Né(e) sous l’ère numérique: Text

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Text écrit par Mihailo Vasiljević
Traduit par Igor Stepanović
Relecture par Dominique Bialeoko Feterman

Depuis l’origine de la photographie, capturer l’image de l’Homme à travers les âges sur une surface sensible à la lumière, a toujours suscité une importante fascination.

Cependant, si la représentation photographique du portraituré peut être un indice sur son apparence (sexe, couleur de la peau, choix des vêtements, posture, expression du visage), avec parfois une idée sur son appartenance sociale ou ses centres d’intérêt selon son attitude, le choix de sa tenue vestimentaire, en un mot, son style, ce ne sont que des données visuelles qui se heurtent à une série de problématiques inhérentes à l’art pictural et qui ne révèlent en rien sa personnalité profonde.

Dans la majorité des cas et en l’absence d’éléments du contexte qui ont motivé la création de portraits photographiques, il nous est impossible de remonter à la source  pour comprendre les raisons qui ont amené à  cette création. En effet, les photographies qui représentent des individus soulignent l’ambivalence de leur signification. Mais après tout, est-il vraiment important  de se pencher sur l’origine de  la réalisation d’un portrait, puisqu’elle s’inscrit  dans la longue histoire de la représentation de la figure humaine issue de la riche histoire de la photographie ?

Indépendamment des nombreuses sphères sociales dans lesquelles elles circulent, les photographies d’enfants sont  la traduction du regard des adultes, qu’elles soient l’œuvre des parents ou de professionnels, avec une finalité évidente d’immortaliser le souvenir d’événements familiaux au fil des années ou à des fins professionnelles comme la publicité ou l’industrie de la mode.

L’artiste franco-serbe Tijana Pakić a exploré de façon exhaustive ces interrogations en réalisant les portraits de la série Né(e) sous l’ère numérique sur laquelle elle travaille depuis 2018.

Le titre de cette œuvre  est étroitement lié à un facteur déterminant : le monde numérique des processeurs informatiques et l’Internet à haut débit qui constituent l’environnement naturel de la génération des enfants nés au début du XXIe siècle. Malgré la précision de l’intitulé du concept de l’œuvre, ces portraits expressifs d’enfants ne donnent  pas à prime  abord une explication facilement accessible.

Ces portraits réalisés en studio par Tijana Pakić, de jeunes parisiens, dont le regard reflète une maturité rare puisqu’ils ne  sont âgés que de 7 à 11 ans, qu’elle a soigneusement mis en scène (éclairage discret, poses sans prétention, expressions calmes…), traduisent un talent photographique évident, ainsi qu’une conscience et une connaissance des données  historiques de l’art du portrait.  Malgré l’abondance d’œuvres photographiques similaires, l’œuvre de Tijana Pakić  suscite une attention intellectuelle sans équivoque.

A ce jour, les modèles humains représentent l’essentiel des œuvres de Tijana Pakić et leur succès est le fruit de l’ouverture d’esprit de l’artiste envers ses modèles. Qu’il s’agisse de personnes proches de son environnement personnel ou d’inconnus, son implication totale  et son intuition pénétrante lui ont clairement permis de produire des images dont la lame n’est pas émoussée par son empathie.

Les photographies représentant des individus ont toujours été au cœur de son intérêt artistique et de  ses recherches sur divers sujets tels que la croissance, la sexualité, la famille et la vie quotidienne, comme le confirment ses œuvres Self Portrait (Auto portrait) (2001), Untitled (Sans titre) (2003), Čarolije (Magies) ( 2007-2008) et 54 m2 (2020).

Né(e) sous l’ère numérique n’est pas le premier projet pour lequel Tijana Pakić a travaillé avec des enfants.

Pour sa série Čarolije, elle a photographié des jeunes filles roms âgées de 8 à 15 ans des environs de Belgrade, dans le but de les représenter selon leurs propres désirs : elles ont choisi les vêtements, le décor, les poses, le maquillage et les bijoux qu’elles allaient porter. Pour ce thème,  l’artiste a utilisé le langage et le glamour de la photographie de mode, avec le parti pris d’éviter les représentations stéréotypées des roms.

Un peu à l’image de Čarolije  et contrairement aux processus d’embellissement de la photographie de mode,  la force de l’œuvre Né(e) sous l’ère numériquetient à l’authenticité de ses portraits : aucune retouche photo n’a été réalisée laissant telles quelles toutes les petites imperfections présentes sur la peau, les cheveux et les vêtements, dégageant ainsi la forte présence des jeunes modèles plus vraie que nature.

En raison de  leur environnement empreint de numérique, ces enfants sont dotés depuis leur naissance du rôle duel de modèles et de photographes.

En choisissant soigneusement le titre de son projet, Tijana Pakić souligne que dans le contexte de la photographie, c’est précisément la prise de conscience de la disponibilité et de la facilité de conception, de visualisation et de partage des images électroniques qui fait la différence entre cette génération d’enfants et toutes les précédentes. Ainsi, à une époque où l’on prend plus de photos que jamais auparavant, ces enfants sont particulièrement habitués à être photographiés et à regarder leurs propres photos et celles des autres. La question reste de savoir dans quelle mesure cette situation technologique est cruciale pour façonner la compréhension de la représentation de soi et des autres, c’est-à-dire pour façonner les attitudes que les modèles peuvent avoir envers eux-mêmes et envers les autres.

Les enfants présentés dans le cadre du projet Né(e) sous l’ère numérique,ont des origines très différentes. Nous pouvons dire que de nombreux métissages, qui dans certains cas peuvent être le résultat de la rencontre même de quatre origines complètement différentes, sont une caractéristique unique à l’époque contemporaine des métropoles occidentales. En ce sens, ces photographies deviennent des signifiants subtils de la diversité et d’une nouvelle réalité positive. On peut noter que les photographies qui constituent Né(e) sous l’ère numériquevont fondamentalement à l’encontre du rythme de précipitation et d’immédiateté, caractéristique de notre époque. La détermination calme des portraits et l’environnement minimaliste du studio contrastent avec l’incertitude omniprésente du XXIe siècle. En regardant ces portraits, nous ne pensons pas de prime abord aux catastrophes écologiques, à l’agitation politique ou à l’apathie de la société de consommation Pourtant, il ne fait aucun doute que la génération à laquelle appartiennent ces enfants connaîtra toutes les conséquences, bonnes et mauvaises, des prises de décision réalisées aujourd’hui. C’est bien là qu’il faut chercher l’origine de cette ombre qui s’étend sur la sécurité et la force des représentations que dégagent ces jeunes gens.

Grâce au respect particulier que Tijana Pakić éprouve pour ses modèles, nous voyons dans ces photographies, des enfants dont l’apparence et l’attitude dépassent manifestement non seulement leur âge, mais aussi leur réalité elle-même. Sérieux et réfléchis, ils ne semblent pas inquiets pour leur avenir, bien que l’on puisse reconnaître dans leur regard  quelque chose qui renvoie à une conscience particulière de la place qu’ils occupent dans ce monde. Cette connaissance est probablement quelque chose dont ils ne prendront conscience que plus tard, mais elle restera toujours présente dans le flash subtil de ces photographies.